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Partage de midi (1906)

Paul Claudel

Acte Premier

 

Le pont d’un grand paquebot.

Le milieu de l’Océan Indien entre l’Arabie et Ceylan.

 

Mesa, Amalric

 

Amalric : Vous vous êtes laissé enguirlander.

Mesa : La chose n’est pas faite encore.

Amalric : Alors ne la faites pas. Croyez-moi, je vous aime bien ; ne la faites pas.

Mesa : L’affaire ne me paraît pas mauvaise.

Amalric : Mais l’homme qui la fait ?

Mesa : Eh bien, il a ses qualités.

Amalric : Je déteste les faibles et j’en ai peur.

Laissez-vous faire seulement. Prenez-le seulement avec vous !

         Et vous voilà comme avec de l’eau de seltz débouchée, avec une bouteille de soda pointue que l’on ne sait plus où poser.

         Je vous le dis, prenez garde à vous, mon petit Mesa.

         Et que dites-vous de sa femme ?

         Les voici.

*

 

Ysé, de Ciz apparaissent sur le pont, montant de l’escalier des premières

Huit coup sur la cloche.

 

Ysé : Midi.

De Ciz : On va afficher le point.

 

La sirène brait.

 

Mesa : Quel cri dans ce désert de feu !

De Ciz : Sss ! Regardez !

 

Il ouvre la toile du doigt.

 

Ysé : N’ouvrez pas la toile, au nom du ciel !

Amalric : Je suis aveuglé comme par un coup de fusil ! Ce n’est plus du soleil, cela !

De Ciz : C’est la foudre ! Comme on se sent réduit et consumé dans ce four à réverbère !

Amalric : Tout est horriblement pur. Entre la lumière et le miroir.

On se sent horriblement visible, comme un pou entre deux lames de verre.

Mesa : Que c’est beau ! Que c’est dur !

         La mer à l’échine resplendissante

         Est comme une vache terrassée que l’on marque au fer rouge.

         Et lui, vous savez, son amant comme on dit, eh bien, la sculpture que l’on voit dans les musées,

         Baal,

         Cette fois ce n’est plus son amant, c’est le bourreau qui la sacrifie ! Ce ne sont plus des baisers, c’est le couteau dans ses entrailles !

         Et face-à-face elle lui rend coup pour coup.

         Sans forme, sans couleur, pure, absolue, énorme, fulminante,

         Frappée par la lumière elle ne renvoie rien d’autre.

Ysé : Ah qu’il fait chaud ! Combien de jours encore jusqu’au feu de Minnicoï ?

Mesa : Je me rappelle cette petite veilleuse sur les eaux.

De Ciz : Savez-vous combien de jours encore, Amalric ?

Amalric : Ma foi non ! Et combien de jours au juste depuis que l’on est parti ? Je n’en sais rien.

Mesa : Les jours sont si pareils qu’on dirait qu’ils ne font qu’un seul grand jour blanc et noir.

Amalric : J’aime ce grand jour immobile. Je suis bien à mon aise. J’admire cette grande heure sans ombre.

         J’existe, je vois,

         Je ne sue pas, je fume mon cigare, je suis satisfait.

Ysé : Il est satisfait ! Et vous aussi, Monsieur Mesa ?

         Est-ce que vous êtes satisfait ? Moi, moi, je ne suis pas satisfaite ! – Il faut que j’aille voir les enfants.

         Restez ici !

         Je vous défends d’aller au fumoir. Il faut que vous restiez ici tous les deux.

         Pour causer avec moi et pour m’amuser.

         Ciz, allez me chercher ma chaise longue, et aussi mon éventail, et les coussins,

         Et aussi l’onglier, et aussi mon livre, et aussi mon flacon de sels. C’est tout.

 

Ils sortent tous deux.

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