LA MINUTIEUSE
René Char
Linondation sagrandissait. La campagne rase, les talus, les menus arbres
désunis senfermaient dans des flaques quelques-unes en se joignant devenaient lac.
Une alouette au ciel trop gris chantait. Des bulles ça et là brisaient la surface des
eaux, à moins que ce ne fut quelque minuscule rongeur ou le serpent séchappant à
la nage. La route encore restait intacte.Les abords dun village se montraient.
Résolus et heureux nous avancions. Dans notre errance il faisait beau. Je marchais entre
Toi et cet Autre qui était Toi. Dans chacune de mes mains je tenais serré votre sein nu.
Des villageois sur le pas de leur porte ou occupés à quelque besogne de
planche nous saluaient avec ferveur. Mes doigts leur cachaient votre
merveille. En eussent-ils été choqués ? Lune de vous sarrêta pour causer
et pour sourire. Nous continuâmes. Javais désormais la nature à ma droite et
devant moi la route. Un boeuf au lion, en son milieu nous précédait. La lyre de ses
cornes, il me parut, tremblait. Je taimais. Mais je reprochais à celle qui était
demeurée en chemin, parmi les habitants des maisons, de se montrer trop familière.
Certes, elle ne pouvait figurer parmi nous que ton enfance attardée. Je me rendis à lévidence.
Au village la retiendraient l'école et cette façon quont les communautés
aguerries de temporiser avec le danger. Même celui dinondation. Maintenant nous
avions atteint lorée de très vieux arbres et la solitude des souvenirs. Je voulus
menquérir de ton nom éternel et chéri que mon âme avait oublié : "Je suis
la Minutieuse". La beauté des eaux profondes nous endormit.
La Parole en Archipel, 1962.
Envoyé Par Étienne Pinat.
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