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Justice et dignité humaine

Proudhon

 

L’homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la faculté de sentir sa dignité dans la personne de son semblable comme dans sa propre personne, de s’affirmer tout à la fois comme individu et comme espèce.

La JUSTICE est le produit de cette faculté : c’est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu’elle se trouve compromise et à quelque risque que nous expose sa défense.

Ce respect est au plus bas degré chez le barbare, qui y supplée par la religion ; il se fortifie et se développe chez le civilisé, qui pratique la Justice pour elle-même et s’affranchit incessamment de tout intérêt personnel et de toute considération divine.

Ainsi conçue la Justice, rendant toutes les conditions équivalentes et solidaires, identifiant l’homme et l’humanité, est virtuellement adéquate à la béatitude, principe et fin de la destinée de l’homme. […]

Quelques observations sur cette définition. Elle est nécessaire, et sa négation implique contradiction : si la Justice n’est pas innée à l’humanité, la société humaine n’a pas de mœurs ; l’état social est un état contre nature ; la civilisation, une dépravation ; la parole, les sciences et les arts des effets de la déraison et de l’immoralité, toutes propositions que dément le sens commun.

Elle énonce un fait, savoir que : s’il y a aussi souvent opposition que solidarité d’intérêts entre les hommes, il y a toujours et essentiellement communauté de dignité, chose supérieure à l’intérêt.

Elle est pure de tout élément mystique ou physiologique. A la place de la religion des dieux, c’est le respect de nous-mêmes ; au lieu d’une affection animale, d’une sorte de magnétisme organique, le sentiment exalté, impersonnel, que nous avons de la dignité de notre espèce, dignité que nous ne séparons pas de notre liberté.

Elle est supérieure à l’intérêt. Je dois respecter et faire respecter mon prochain comme moi-même : telle est la loi de ma conscience…

La Justice est donc une faculté de l’âme, la première de toutes, celle qui constitue l’être social. Mais elle est plus qu’une faculté : elle est une idée, elle indique un rapport, une équation. Comme faculté, elle est susceptible de développement ; c’est ce développement qui constitue l’éducation de l’humanité. Comme équation, elle ne présente rien d’antinomique ; elle est absolue et immuable comme toute loi et, comme toute loi encore, hautement intelligible. C’est par elle que les faits de la vie sociale, indéterminés de leur nature et contradictoires, deviennent susceptibles de définition de l’ordre.

De la justice dans la révolution et dans l’Église - 1858

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