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Critique de Jean-Paul Sartre

Gabriel Marcel

 

J’ai à peine besoin de rappeler que la confrontation avec Sartre à laquelle je me suis trouvé soumis pendant la période qui a immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, a eu ce résultat fâcheux, bien que peut-être inévitable à l’époque, de m’appliquer le contre-étiquetage qui s’est traduit par les mots « existantialisme-chrétien ». J’ai employé ici le passif : j’ai été soumis, parce que de ma propre initiative il ne me serait jamais venu à l’idée de doctrinaliser, si j’ose dire, l’opposition qui pouvait exister entre Sartre et moi. Je n’ai d’ailleurs pas lu l’Être et le Néant initialement comme on lit un livre d’un adversaire, et la preuve en est que nous avons eu à cette époque, chez moi, un long entretien très cordial au cours duquel je me rappelle lui avoir posé certaines questions qui ont paru l’embarrasser, comme celle de savoir quelle interprétation il pouvait donner au psychisme animal, de ce que j’ai depuis toujours appelé l’awareness animal. On n’est là ni dans l’en-soi, ni dans le pour-soi, ce qui tend à prouver à mes yeux que le découpage (au sens platonicien de ce mot) a été mal fait. On arriverait d’ailleurs à la même conclusion, négative selon moi, en réfléchissant sur les implications du coesse traduit par le mot avec.

Au cours de ce même entretien, Sartre m’avait surpris en me disant que c’était la lecture de mes écrits qui lui avait fait reconnaître l’importance de la notion de situation.

En somme, nous nous sommes entretenus comme deux hommes qui poursuivaient des recherches à certains égards connexes, mais orientés différemment, sans qu’il fût le moins du monde question d’opposer un système à un système contraire. Tout devrait malheureusement se gâter par la suite, et cela très exactement, me semble-t-il, à partir du moment où, dans ma conférence sur les Techniques d’avilissement (1946, il me semble, ou début 1947), je n’hésitai pas à dire que l’image de l’homme et de la condition humaine, présenté par l’auteur de l’Être et le Néant, se situait comme en direction de l’avilissement tel que je l’avais écrit. Était-ce là une injustice ? En toute sincérité, je ne le pense pas. L’homme qui a posé en principe que « je suis condamné à être libre », a par là-même, proposé une interprétation dégradée de la liberté qui, bien loin d’être une insuffisance, est et se veut conquête. J’en dirai autant de la présentation infernale du rapport à autrui dans Huis-clos.

Mais par la suite l’opposition entre Sartre et moi-même n’a fait que s’accentuer : je le regarde aujourd’hui comme un démagogue, alors que j’ai été amené par une réflexion continue sur les évènements de notre temps à penser que le rôle du philosophe est d’abord de résister à toute tentation partisane ou démagogique et à considérer la vigilance comme sa fonction essentielle.

 

De la recherche philosophique

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