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Que devient la culture ?

Michel Henry



Avec l'omnideveloppement de l'existence médiatique et de ses valeurs, c'est
globalement la culture laquelle s'y oppose trait pour trait - qui est hors
jeu. Ici intervient la censure absolue dont nous avons parlé, si impitoyable,
si radicale que les médias aux-mêmes lui sont soumis et que, déterminés par
la publicité, par les pourcentages d'écoute, par la loi d'airain du plus
grand nombre, du nivellement par le bas - laquelle s'affuble du masque de la
démocratie -, il leur est de plus en plus impossible d'introduire, dans ce
défilé chaotique d'images qui arrachent l'homme à lui-même, quelque
production d'un autre ordre, une création véritable - de briser enfin le
cercle en lequel télé et public se renvoient indéfiniment l'un à l'autre
l'image rassurante de leur propre médiocrité. Car c'est là ce qu'à décidé
cette censure : que tout ce qui se trouve constitué en soi-même et par
soi-même, vivant ainsi de soi et contente de le faire, soit bouté hors de
l'existence et de l'univers médiatique, hors de la société et du monde qui
était celui des hommes.
Que peut et que devient en cet état la culture ? Elle subsiste au même titre
que l'inlassable venue en soi de la vie, que sa parole qui ne se tait jamais
tout à fait. Mais elle demeure dans une sorte d'incognito. L'échange auquel
elle prétend ne se produit plus dans la lumière de la Cité, par le biais de
ses monuments, de sa peinture, de sa musique, de son enseignement - de ses
médias. Il est entré lui aussi dans la clandestinité : ce sont de brefs
propos, des indications hâtives, quelques références que des individus
esseulés se communiquent l'un à l'autre lorsque, au hasard des rencontres,
ils se reconnaissent marqués du même signe. Transmettre cette culture,
permettre à chacun de devenir ce qu'il est, d'échapper à l'insupportable
ennui de l'univers technomédiatique, à ses drogues, à son excroissance
monstrueuse, à sa transcendance anonyme, ils le voudraient bien, mais
celui-ci les a réduits au silence une fois pour toutes. Le monde peut-il
encore être sauvé par quelques-uns ?



La Barbarie, 1986.

Envoyé Par Étienne Pinat.

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