De la passion amoureuse Ferdinand Alquié
Le passionné apparaît dabord comme lhomme qui préfère le présent immédiat au futur de sa vie. Bien souvent, on ne peut le distinguer du volontaire que par un appel à lavenir. Si lon sen tient en effet à létat présent de lamoureux, il est clair que lessentiel est pour lui de retrouver celle quil aime. Pour livrogne, lessentiel est de boire sur-le-champ, pour le joueur, lessentiel est de courir au casino. Mais demain, voici lamoureux au désespoir, livrogne malade, le joueur ruiné. Et tous trois se plaignent avec amertume, accusant leur passion qui les a trompés, témoignant ainsi que leurs tendances les plus profondes étaient bien le désir du bonheur, de la santé, de la richesse. Ils les ont sacrifiées aux sollicitations immédiates, ils nont pas pu se penser avec vérité dans le futur. Lavenir seul est donc juge des passions. Y aurait-il un moyen daffirmer que lalcoolique est un passionné si vraiment son moi le plus profond, le plus authentique, préférait livresse et la maladie à une santé tempérante ? Et si lamoureux, pour épouser celle quil aime, renonce au repos, au confort, aux relations amicales, qui pourra dire que son choix na pas été de volonté, sinon celui qui sait que le choix contraire lui aurait donné plus de bonheur ? Il y a donc en toute passion quelque préférence du présent au futur. Mais doù le présent lui-même tire-t-il cette force qui aveugle notre raison ? Il nous semble quil emprunte sa puissance au passé. Bien des passions sont nées de lhabitude et peut-être ny a-t-il pas de passions sans quelque habitude, qui tout au moins, les ait fortifiées. Or lhabitude est le passé pesant sur le présent. Lalcoolisme nest quhabitude de boire, et lamour nest souvent que linvincible habitude dune présence devenue nécessaire à notre cur. Lêtre dont nous ne pouvons plus nous passer, ne nous souvenons-nous pas dun temps où nous navions pour lui que de lindifférence, ou peut-être notre désir hésitait entre lui et dautres, tel le désir de Proust errant à Balbec entre Andrée, Rosemonde, Gisèle et Albertine, avant quune suite dévènements ne lait fixé sur Albertine, rendant celle-ci irremplaçable ? Sans doute lamour une fois formé apparaît-il comme nécessaire. Mais nous savons bien quil ny a là quune reconstruction : lêtre aimé régnant sur notre conscience, les souvenirs ne sont rappelés quen fonction de lui, les évènements de notre passé ne sont retenus que dans la mesure où il sy trouve mêlé. Dès lors notre amour semble avoir préexisté à la rencontre même de son objet, et contenir la raison de cette rencontre. En fait, il est né de lexpérience, et de ses hasards : sa substance est faite dune multitude dévènements qui constituèrent notre vie, avec lesquels notre attachement à ce que nous avons été nous empêche de rompre, et que nous cherchons à retrouver en notre présent. Que dire cependant du coup de foudre ? Ici, lêtre aimé semble simposer dès son entrée, et par sa propre force. Mais lémoi quil nous cause se pourrait-il comprendre si lon admettait que cet être, nouveau en lui-même, devient pour nous limage et le symbole dune réalité que notre passé a connue ? « Tu es la ressemblance », dit Éluard à la femme aimée. Il dit encore : « Nous sommes réunis par-delà le passé. » Notre conscience elle-même tend en effet à croire que, lêtre qui nous émeut de la sorte, nous lavons rencontré jadis. Dans le Banquet, Aristophane explique lamour par des unions et des séparations anciennes. La psychanalyse nous apprend que les émotions de notre enfance gouvernent notre vie, que le but de nos passions est de les retrouver. Ainsi, bien des hommes, prisonniers dun souvenir ancien quils ne parviennent pas à évoquer à leur conscience claire, sont contraints par ce souvenir à mille gestes quils recommencent toujours, en sorte que toutes leurs aventures semblent une même histoire, perpétuellement reprise. Don Juan est si certain de nêtre pas aimé que toujours il séduit et toujours refuse de croire à lamour quon lui porte, le présent ne pouvant lui fournir la preuve quil cherche en vain pour guérir sa blessure ancienne. De même, lavarice a souvent pour cause quelque crainte infantile de mourir de faim, lambition prend souvent sa source dans le désir de compenser une ancienne humiliation, une vexation de jeunesse. Mais, ces souvenirs nétant pas conscients et tirés au clair, il faut sans cesse recommencer les actes qui les pourraient apaiser. Le Désir déternité 1943 - |
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