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Le surréalisme et la psychanalyse

Ferdinand Alquié

 

Les surréalistes ont toujours témoigné, à l’égard de Freud, une admiration enthousiaste, et Breton n’a jamais hésité à faire appel à des notions psychanalytiques dans l’interprétation qu’il propose des œuvres à ses yeux les plus significatives, des expériences les plus révélatrices. Ainsi, dans les Vases communicants, il envisage « psychanalytiquement » les textes de Lautréamont, et l’étrange état de rêve éveillé qu’il vient lui-même de traverser. On pourrait s’en étonner. Breton attend, de l’émotion poétique, qu’elle transforme notre existence même. Des rencontres et du hasard, il espère toujours quelque signe, quelque annonciation. Il refuse de faire du rêve une « parenthèse », veut le laisser envahir notre vie, et accorde souvent à la conscience mythique un pouvoir de contact avec la surréalité. De telles options ne peuvent avoir de sens que si les structures du merveilleux sont valorisées, séparées d’un imaginaire proprement esthétique, utilisées pour la compréhension profonde et la transformation du réel, préférées à celles de la raison. Or, la psychanalyse apparaît d’abord comme une méthode critique. Elle est inséparable d’une certaine explication et donc, peut-on craindre, d’une certaine dévalorisation de ce qu’elle étudie. Elle tend à transformer l’homme, mais selon les normes d’une vérité rationnelle. Elle réduit l’émoi du merveilleux et la surprise des coïncidences à des phénomènes subjectifs, sans doute riches de sens et de motivations, mais dépourvus de toute valeur de révélation cosmologique. Et l’on sait que Freud s’est dérobé au dialogue qu’engageait avec lui Breton, déclarant qu’il n’était jamais parvenu à se « rendre clair » ce qu’était ce que voulait le surréalisme.

Faut-il penser, dès lors, que l’admiration des surréalistes pour la psychanalyse ait reposé sur une erreur ? Je crois au contraire que, sur ce point, c’est Freud qui a manqué de clairvoyance et n’a pas su reconnaître le sens d’une recherche parente de la sienne. Non que je veuille ici confondre surréalisme et psychanalyse. Le surréalisme demande au trouble mental une lumière qui retient quelque chose du trouble lui-même, la psychanalyse le veut guérir. Et l’on ne saurait méconnaître que la création poétique et la médecine exigent des attitudes sans commune mesure. Mais il demeure que la poésie surréaliste et la thérapeutique psychanalytiqur occupent, dans l’histoire des lettres et dans celle de la médecine, une place fort particulière. La première n’est point pure littérature : elle est inséparable d’une recherche, d’une interrogation sur ce qui, le plus profondément, nous constitue, et aussi du désir de changer l’homme et le monde. La seconde ne transforme le malade qu’en épousant le mouvement de son affectivité, en lui demandant toute la lumière dont la cure a besoin.

C’est pourquoi surréalisme et psychanalyse sont, à mon sens, plus proches encore que ne le pense Breton quand il répond à René Belance : « Aux yeux des psychanalystes, l’écriture automatique ne valait que comme moyen d’exploration de l’inconscient. Il n’était pas question pour eux de considérer le produit automatique en lui-même, de le soumettre aux critères d’intérêt qui s’appliquent aux différentes catégories de textes élaborés. « Grâce à l’écriture automatique », écrivait Maurice Blanchot se référant à l’usage de cette écriture dans le surréalisme, « le langage a bénéficié de la plus haute promotion. Il se confond maintenant avec la pensée de l’homme, il est relié à la seule spontanéïté véritable, il est la liberté humaine agissant et se manifestant ». L’interprétation du rêve ne peut, bien entendu, trouver qu’un point de départ, qu’une base dans la notation objective de l’image onirique. Mais quelque chose d’autre y trouve son compte : c’est la liberté humaine se ravivant dans l’identification parfaite de l’homme et de son langage. Le secret de cette identification jusqu’au surréalisme, était perdu. » Ce texte attribue précisément au surréalisme ce que, dans La Psychanalyse, Jacques Lacan attribue fort expressément à Freud : la découverte du secret de l’identification parfaite de l’homme et de son langage. S’il en est ainsi, surréalisme et psychanalyse peuvent être rapprochés de la façon la plus étroite. Et il me paraît que tout projet psychanalytique pourrait chercher sa devise en cette phrase de Breton : « La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir d’enonciation ? » Au sens le plus général en effet, répondre affirmativement à cette question reviendrait à formuler les « conditions a priori » de la possibilité du succès de la cure.

Solitude de la raison - 1966.

Texte initialement publié dans la revue La Table Ronde en 1956.

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