Essais Jean-Paul Sartre De l'échec
( ) Il suffit de vouloir léchec pour quil se change en réussite : il ny a rien là de mystérieux, sauf que nous avons constitué par des mots un de ces tourniquets dêtre et de non-être dont Jouhandeau démasque bien le caractère sophistiqué quand il écrit : « Celui qui samuse à sennuyer, est-ce quil sennuie ou est-ce quil samuse ? » A lenfant qui tracasse depuis un moment une précieuse porcelaine et qui finit par la briser, ne dit-on pas : « Eh bien ? tu es content ? tu as fini par avoir ce que tu voulais ? » Et certes, il cherchait les gifles qui lui sautent dessus comme des puces : il les cherchait par terreur de les recevoir. A lorigine, il ny a rien de plus. Et rien de plus dans lacharnement que mettent certaines gens à ruiner leur bonheur. Cest le vertige du négatif ou la défense orgueilleuse du renard à la queue coupée. Ou les deux. Mais supposons que, là-dessus, je passe à labsolu. Mon échec nétait cette bien douteuse victoire que par lobstination que javais mise à le vouloir. Mais si joubliais que ma volonté ne fut quune pauvre ruse ? Si je faisais de ce triomphe à la Pyrrhus un caractère à priori de toute défaite ? Ne découvrirai-je pas alors une positivité secrète qui serait comme lenvers du négatif ? Je réussirai ce tour de force si je prends à la fois sur mes propres échecs mon point de vue personnel et celui dAutrui. Par un combattant qui préfèrerait sa cause à tout et qui a tout fait pour vaincre, léchec est vaincu dans le désespoir. Laction, dit Malraux, est manichéiste. Il sensuit que lhomme daction identifie sa cause à celle du genre humain. A ses yeux, lorsquil perd et meurt, cest lhumanité qui perd la partie en sa personne ; le Diable triomphe ou la matière. De toute façon la preuve est faite de limpossibilité de lhomme. Tant quil pouvait encore lutter, le soldat malheureux croyait disposer de lavenir ; il était ses propres possibilités et lhumain demeurait sa possibilité fondamentale. Comme le dit si bien Ponge : lhomme est lavenir de lhomme. Captif, condamné à la détention perpétuelle, à la mort, le vaincu dépend du bon plaisir de son vainqueur ; ses possibles sautent hors de lui, séparpillent dans lunivers ; lidée dun règne humain devient le rêve dune idée ; le prisonnier nest plus quune chose qui rêve à lhomme. Et puisque toute transcendance humaine lui est ôtée, lhomme est une malfaçon, la liberté une duperie, lhumanité une bombe à retardement amorcée dès la fin du tertiaire pour exploser à cette minute-ci. Donc léchec cest le Mal. Mais plus tard, pour la postérité, léchec devient, selon le mot de Jaspers, un « chiffre ». Cest que la cause perdue ne trouve plus de défenseurs ; elle a cessé dêtre actuelle ; nous renvoyons dos à dos les adversaires, Barnave et Brissot, Danton et Robespierre. Et nous voyons bien, sans doute, que Barnave avait tort : il tentait vainement darrêter la machine quil avait mise en route. Mais que nous importe ? Nous constatons simplement que cet homme avait de la grandeur et quil a su donner sa vie pour une valeur. Évidemment cest renverser les termes du problème : pour lui ses plus belles vertus nétaient que des moyens quil mettait au service de sa cause ; pour nous la cause est le moyen qui lui a permis de manifester les plus belles vertus : la clairvoyance, la fermeté dâme, le courage dans ladversité. Mais cest que nous ne sommes plus dans le coup : le but nous indiffère ; pour nous cest lattitude qui compte. Et si lon adopte ce point de vue, il faut avouer que le vainqueur na pas le beau rôle. Car la réussite sinscrit dans lêtre et participe aussitôt de sa contingence et de son inertie : les faits qui nous entourent et que nous voulons changer sont de vieilles victoires pourries. Pour finir, tout fait est une victoire et toute victoire devient un fait ; lensemble des réussites humaines sidentifie à ce que Hegel nommait le cours du monde et que les marxistes appellent processus historique. Ainsi lêtre nous escamote nos triomphes et nous ne les reconnaissons plus. Il y a plus que de lêtre, il ny a jamais eu que de lêtre et lêtre est tout ce quil peut être, ni plus ni moins. Pour le vainqueur aussi, la victoire rend lhomme impossible : puisquil a mis son essence dans son uvre, sa vie retourne à la contingence, devient une languissante survie. La réussite comporte un échec secret. Tout au contraire, celui qui meurt vaincu et garde jalousement en lui son uvre manquée se définit pour toujours par latroce évidence de ses derniers moments. Sil sétait résigné, sil avait demandé sa grâce, sil avait adopté les vues de son ennemi, alors quil ny aurait plus que de lêtre et lordre des causes déciderait de lordre des idées. Sil meurt dans lhorreur, au contraire, quand tout est consommé, expliqué, quand il est démontré que lenchaînement des causes ne comportait aucune autre issue et que rien ne pouvait se produire sinon précisément ce qui sest produit, quelque chose demeure à nos yeux, qui empêche la synthèse de saccomplir : la mort du vaincu. La société ne peut récupérer cette agonie subjective ; elle ne peut même tenter dy voir un petit mal nécessaire à lavènement dun plus grand Bien ; car la comparaison du Bien et du Mal doit se faire à lintérieur dun même système et cette conscience close est un système à elle seule ; ses barèmes et ses normes nétaient pas les nôtres et elle sest refermée sur eux. Personne ne peut reprendre à son compte cette souffrance morte, personne ne peut persuader un disparu que, tout compte fait, il valait mieux quil souffrît. Ainsi cette mort qui, en un sens, nest quun événement du monde, semble un regard fixe et plein de reproche qui nous contemple ; par-delà lêtre persiste laffirmation du droit ; par-delà tout objet apparaît une subjectivité non objectivable qui éclaire les faits de sa froide lumière. Hantée par les âmes de ses vaincus, la société triomphante ne se fermera jamais : elle est trouée. La mort a sauvé les valeurs en manifestant avec éclat quelles sont irréductibles : cette irréductibilité demeure, à lordinaire, purement logique ; elle ennuie. Par léchec elle shumanise et devient tragédie. Inversement, les valeurs sauvent la mort et la naissance même du vaincu : par leffet bien connu de lillusion rétrospective, la défaite terminale nous paraît être le sens et la fin suprême de cette vie perdue ; on naît pour perdre, on se voue dès lenfance à léchec. Du coup, la mort est un achèvement : délivrée de son aspect accidentel, elle devient lacte dune subjectivité qui se résorbe dans la valeur quelle a posée. De ces deux néants lun sincarne dans lautre : labsence historique et datée du martyr, du communard fusillé symbolise labsence éternelle des valeurs ; celle-ci devient lâme, celle-là le corps glorieux. Par léchec la valeur shistorialise sans cesser dêtre éternelle ; elle est la substance du sujet et, à travers le naufrage final, elle livre à lintuition sa pure absence, au sens où Simone Weil a pu dire que labsence universelle de Dieu manifestait son omniprésence. Ainsi le vaincu sarrache à la contingence originelle et devient valeur-sujet. Cette valeur-sujet, la société la récupère par un biais après quelques années de purgatoire et lutilise à prouver quil y a dans lêtre autre chose que lêtre, un résidu inexplicable quand tout est expliqué. Mieux encore : léchec devient lessence de lhomme. La valeur, en effet, a deux exigences contradictoires : dune part il faut tenter de linscrire dans lêtre et dautre part elle réclame quon la situe au-delà de toute réalisation. A cette double exigence lagent moral ne peut satisfaire, semble-t-il, quen donnant sa vie pour réaliser limpératif éthique et en mourant de navoir pas atteint son but. Notre panthéon social abonde en catastrophes exemplaires : nous leur rendons un culte et nous supportons mieux ladversité parce quil nous semble que nos propres échecs participent magiquement à des désastres grandioses. Seulement voilà : pour trouver de la beauté à ces échecs historiques, il faut de toute nécessité quils ne soient pas nos échecs. Certes, on dit dans toutes les langues quil y a des défaites qui valent mieux quune victoire. Mais qui dit cela ? Les autres, ceux qui nont rien à voir dans lentreprise. Ce sont les autres qui préfèrent Socrate mécontent à un pourceau satisfait. Car si Socrate est mécontent de lui-même et de lhumanité cela veut dire quil nest pas tellement sûr, devant la folie et la méchanceté humaines, devant sa propre folie, que lhomme soit supérieur au pourceau. Vainqueurs et vaincus sont daccord pour préférer la victoire. Seul un neutre, indifférent à lenjeu et peut-être à tous les enjeux, peut apprécier en esthète la grandeur dun beau désastre. Jean-Paul Sartre - Saint Genet, comédien et martyr (1952) |
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