Essais Jean-Paul Sartre Une approche de Jean Genet
( ) Si Genet sécarte souvent de sa route, il y revient toujours. Cest bien le Mal quil veut et quil doit vouloir pour reprendre linitiative. Une interprétation exclusivement psychanalytique de son attitude passerait à côté de la question : certes, la sollicitude intelligente des honnêtes gens sest appliquée à doter cet enfant de tous les complexes ; rancune, sentiment dinfériorité, supercompensation : Genet a tout connu. Mais on ne comprend rien à son cas si lon ne veut pas admettre quil a entrepris, avec une intelligence et une vigueur exceptionnelles, de faire sa propre psychanalyse ; il serait absurde de lexpliquer par des impulsions alors que cest contre elles quil veut retrouver son autonomie. Sans aucun doute à lorogine de sa décision, il y a ce que je nommerai une situation psychanalytique ; et il est vrai que Genet fait le Mal parce que les hommes et les circonstances le poussent à le faire. Mais si ce nétait que cela, il serait une des innombrables victimes de notre abjecte société, il ne serait pas Jean Genet. Jean Genet, cest un voleur qui a voulu changer ses motifs de voler et qui, par là, à dépasser sa situation originelle. Son effort inouï pour retrouver une liberté dans le Mal mérite donc dêtre expliqué par son objet et non par une vis a tergo à laquelle, justement, il échappe. Sil retombe parfois dans le ressentiment à la manière de ces très jeunes enfants qui opèrent des régressions momentanées à un stade inférieur de leur développement, il nen demeure pas moins quil a inventé de vouloir le Mal pour le Mal. Et non seulement le Mal pour soi, mais le Mal en soi : il ne lui suffira pas datteindre à labsolu de la souffrance ; il veut faire apparaître dans lunivers des évènements neufs et absolument mauvais. Et quand il est en pleine possession de soi, au plus haut degré de sa tension intérieure, ce nest pas à lappétit de souffrir quil demandera le motif de ses mauvaises actions : il veut quelles soient les effets dun vouloir absolu qui tire sa motivation de soi et non du monde. Nous revenons à notre point de départ et posons à nouveau la question : quel est le motif de mal faire quon peut tirer de la considération du Bien ? Il nen est quun : labsence de motifs. Tous les autres, quels quils soient, renferment un contenu positif ; et le Bien, comme absolue positivité, est le lieu géométrique des contenus positifs de tous les motifs. Ainsi chaque souhait, chaque désir, chaque passion contribuent à me pousser au Bien, dans la mesure exacte où ils contiennent un mince filon de positif et d'être. Le Bien na pas besoin de moi : il existe par lui-même, cest Dieu, cest la machine sociale. Et cest moi, au contraire, qui ai besoin de lui ; une force irrésistible mincline à faire le Bien tout comme la puissance douce de lévidence moblige à affirmer les idées claires et distinctes. Ce Bien, cest lobjectif universel, ce qui apparaît à tous de la même manière. Cest ce que chacun ferait à ma place et, par conséquent, ce par rapport à quoi je suis inessentiel et quelconque. En faisant le Bien, je me perds dans lÊtre, jabandonne ma singularité, je deviens sujet universel : par rapport au Bien les hommes de bonne volonté sont interchangeables. Ils sont, il est bon quils soient, lêtre est un bien, le Bien cest lÊtre ; à travers eux lêtre va au Bien comme la vache au taureau. Un mari, à lheure de mourir, trouva des paroles élevées pour remercier tous ceux qui lentouraient ; à sa femme qui lavait soigné passionnément, il dit seulement : « Toi, je ne te remercie pas : tu nas fait que ton devoir. » Elle ne répondit pas : quest-ce donc quelle eût pu répondre ? Le plus naturel, le plus aisé, cétait de passer ses nuits au chevet du malade. Puisquelle laimait, puisquelle était sa femme, elle ne pouvait trouver en elle aucune raison de le laisser crever. Elle avait donc fait ce que toute épouse eût fait à sa place. Elle ne répondit pas, mais elle dut, jimagine, penser à part soi ce que Kafka écrit dans son journal : « Le Bien est parfois désolant. » Au contraire, le Mal a besoin de moi pour exister. Il est toute faiblesse. Mieux encore : il nest vertigineux que par son néant. Il ne commencera dêtre que si je le pense, il ne prendra de force que si jentreprends de le réaliser ; bref, il nest jamais que le corrélatif exact de mon attitude envers lui : si je men détourne, il sévanouit ; il faut que je le retienne sans cesse dans mon être chancelant par une création continuée. Et comme il est toujours lexception à la règle, lunique, linstantané essayez donc de faire passer le mensonge, le vol, le crime à luniversel ! - il reflète en même temps ma singularité. Ainsi y a-t-il dans le Bien qui mattire un motif pour men détourner : cest quil est déjà, quil est partout, quil est lévidence même, quil est irrésistible et prévu et quen lui je me perds, je moublie et mévanouis par une sorte dextase panthéistique. Et dans le Mal qui me fait horreur, il y a un motif pour mattirer, cest quil vient de moi-même et cessera quand je voudrai et quen conséquence je ne puis my perdre : bien au contraire, je my trouve, jamais je ne suis plus présent à moi-même que dans cette conscience grinçante de vouloir ce que je ne veux pas. Gide a raison de dire que le Diable a gagné sil me persuade quil nexiste pas. Sil était quaurais-je à faire de lui ? Abandonner Dieu pour suivre Satan, ce serait troquer un mode dêtre contre un autre mode dêtre. Mais si rien nest que lÊtre, si Être est partout, si lerreur nest rien, si le Mal nest rien, si tout ce quon peut vouloir, concevoir, aimer, cest de lÊtre encore et, partant, un aspect du Bien, alors commence la tentation du Mal : cest-à-dire que la liberté se tente elle-même. Le sujet universel se penche sur la margelle et voit apparaître, au fond du puits, sa propre image comme négativité, singularité, liberté. Et plus encore le non-être mattire ou, si lon préfère, je mattire du fond du non-être : en tant quêtre, lêtre menserre et minvestit, le regard de Dieu me voit ; mais puisque Dieu, lÊtre infini, ne peut pas même concevoir le néant, dans le néant je lui échappe et ne me tiens que de moi. Non que je manéantisse, mais, en mabsorbant à concevoir le non-être, je suis encore conscience ou, si lon veut, présence du néant à soi ; cette trinité du néant représenté ou pure apparence dont lesse nest quun percipi, du néant reflété-reflétant et du néant reflétant-reflété (couple qui constitue la conscience non thétique (de) soi) na dautre être que la conscience dêtre, donc nul appui, nul soutien hors de soi ; et dautre part lexistence de cette conscience, qui na point de dehors par quoi on la pourrait prendre, la détruire ou la modifier, confère au système complet du non-être, une présence absolue. Qui donc pourrait me déloger de mes ténèbres, qui donc pourrait my rejoindre ? Être et pensant sur de lêtre, je suis créature de Dieu ; néant pensant le néant, je suis ma ropre cause. Et sans doute je ne produis alors que des apparences : mais rien nest plus vertigineux que lapparence : car si je découvrais une vérité, elle serait aussitôt toute à tous et ne mappartiendrait plus ; et si, par impossible, je créais de lêtre, cet être persévérerait sans moi dans son être par inertie ou par le concours de Dieu. Mais lapparence nest pas moi, elle vole à lêtre sa transcendance et pourtant elle colle à la peau de ma conscience comme lil la cataracte, elle dépend de moi seul ; lapparence est satanique, parce quelle caricature lêtre et quelle est tout ce que lhomme peut produire par ses propres moyens. Ainsi, le mal cest labsence de motifs me suggérant dinventer mes motifs, cest la destruction de lêtre conçu comme création de lapparence. Nous verrons que cette dernière formule peut sappliquer rigoureusement à lesthétique de Genet. Cest que le Mal sappelle aussi, tout simplement, lImaginaire. Mais, dira-t-on, le vrai Mal nest-ce pas lacte par lequel Erik tue lenfant ? Non : déjà le criminel réclame le concours de lÊtre, il compose, combine et choisit. Le moment du Mal absolu, cest lorsquil rêve de tuer un enfant et que, tout à coup, sans cesser dêtre un rêve, limaginaire sachève en décision. Les actes de Genet sont à la fois des poèmes et des crimes, parce quils sont longtemps rêvés avant dêtre commis et quil les rêve encore en les commettant. Voilà donc le motif : lenfant traqué se laisse couler dans la solitude absolue dun long rêve méchant où personne ne peut le suivre. Jean-Paul Sartre - Saint Genet, comédien et martyr (1952) |
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