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Essais

Jean-Paul Sartre

Être-pour-soi et Être-pour-l’autre

 

(…) Si l’on me dit que je suis intelligent et spirituel ou au contraire lourdaud et grossier, ces informations se réfèrent à l’effet que je produis sur autrui. Être spirituel, par exemple, c’est divertir un milieu social bien défini et conformément à certaines règles. Je ne puis donc avoir l’intuition que je suis spirituel : cette intuition est nécessairement donnée à un autre et elle se découvre à lui à travers le plaisir qu’il prend à m’écouter. Pareillement, je puis ne connaître pensant mais non point intelligent. L’idée d’intelligence suppose non seulement une certaine aisance ou rapidité dans les démarches intellectuelles constatée du dehors mais en outre certaines dispositions subjectives chez le témoin qui me reconnaît cette qualité : par exemple, l’admiration et une inclination à me faire confiance plus qu’à lui-même quand il s’agit de résoudre certaines difficultés : « Vois donc si tu comprends ça, toi qui es intelligent. » Aussi lorsque tout va bien, savons-nous distinguer notre être-pour-soi de notre être-pour-l’autre. Nous savons que notre conscience est infaillible sur un certain terrain très limité et que ses intuitions sont évidemment vraies ; nous savons aussi que les renseignements que nous fournit autrui sont seulement probables (celui-ci me juge intelligent mais cet autre me trouve stupide. Qui les départagera ? Et peut-on, dans ce domaine, décider à la majorité ?) et qu’ils ne concernent pas notre profondeur intime mais notre rapport extérieur avec les autres. Il est donc bien vrai que ces qualités qu’on nous reconnaît échappent à notre conscience mais ce n’est point parce qu’elles sont cachées dans un inconscient situé derrière elle ; c’est parce qu’elles sont devant nous, dans le monde et qu’elles sont originairement un rapport à l’autre. « Être spirituel » c’est, bien sûr, un certain don que j’ai – si je l’ai – sans m’en rendre compte. Mais il est évident que cela n’est pas plus une structure de mon inconscient qu’une donnée immédiate de ma conscience. C’est un trait qui me caractérise non en tant que je suis moi pour moi-même, mais en tant que pour Autrui je suis un Autre.

          Mais il arrive parfois que ces renseignements nous soient communiqués de telle sorte que nous donnions plus de réalité à ce qu’autrui nous apprend qu’à ce que nous pourrions apprendre par nous-même. Par soumission, par respect nous prenons un renseignement qui n’est, en tout état de cause, que probable, pour une certitude inconditionnée ; les informations de notre conscience, au contraire, nous sommes tentés de les tenir pour douteuses et obscures. Cela signifie que nous avons donné la primauté à l’objet que nous sommes pour Autrui sur le sujet que nous sommes pour nous-même. Cette jeune femme, par exemple, a fait un mariage difficile ; elle n’est pas acceptée sans réserves par sa belle-famille ; elle sent que son mari lui échappe ; pour le conserver, pour désarmer les préventions il faudrait du tact, de la patience, beaucoup d’expérience. Comme ces qualités lui font défaut, elle sent qu’elle se noie, elle se débat en vain, les difficultés sont trop considérables, elle vit en état de malaise. Et, comme il est de règle, elle réagit par la colère : car la colère n’est qu’une tentative aveugle et magique pour simplifier les situations trop complexes. Tout cela, si elle s’observe avec assez de persévérance, sa conscience va le lui apprendre. Elle se saisira sur le fait, tentant de faire table rase de toutes les consignes en se jetant dans la violence. Elle comprendra donc que la colère n’est point une malédiction héréditaire ni un destin mais simplement une réaction maladroite à un problème trop compliqué : que le problème change, l’humeur changera. Or son mari lui dit qu’elle est coléreuse. Et en un sens cela est vrai : c’est une indication correcte de la conduite à tenir par les autres à son endroit. Cette notion pratique indique simplement que pour autrui elle a des explosions déconcertantes et impréisibles et qu’il faut, en conséquence, user avec elle de certains ménagements.

          Mais si par remords, par masochisme, par sentiment profond d’infériorité, cette jeune femme adopte le renseignement objectif et social comme si c’était sa vérité absolue, si elle s’accuse d’être d’une nature coléreuse, si elle projette derrière elle, dans les ténèbres d’un insconscient, une disposition permanente à la colère dont chaque état particulier est une émanation, alors elle subordonne sa réalité de sujet conscient à cette Autre qu’elle est pour les Autres ; et elle donne à l’Autre la supériorité sur elle-même, au probable la supériorité sur le certain ; à ce qui n’avait d’autre signification que sociale, elle confère un sens métaphysique et antérieur à toute relation avec la société. En un mot, je dirai qu’elle s’aliène à l’objet qu’elle est pour autrui.

          Ce type d’aliénation est fort répandu. Seulement la plupart du temps, il s’agit d’aliénation partielle ou temporaire. Mais lorsque l’on faut subir à des enfants, dès leur plus jeune âge, une pression sociale considérable, lorsque leur Être-pour-Autrui fait l’objet d’une représentation collective accompagnée de jugements de valeur et d’interdits sociaux, il arrive que l’aliénation soit totale et définitive. C’est le cas pour la plupart des parias dans les sociétés à castes : ils intériorisent les jugements objectifs et extérieurs que la collectivité porte sur eux et ils se pensent eux-mêmes dans leur singularité subjective à partir d’un « caractère ethnique », d’une « nature », d’une « essence » qui ne font qu’exprimer le mépris où on les tient. L’intouchable des Indes pense qu’il est effectivement intouchable. Il intériorise l’interdit dont il est l’objet et il en fait un principe intérieur qui justifie et explique la conduite des autres Hindous à son égard.

Jean-Paul Sartre - Saint Genet, comédien et martyr (1952)

 

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