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Essais

Jean-Paul Sartre

Le Mal

 

(…) Les gens de Bien ont forgé le mythe du Mal en privant la liberté humaine de son pouvoir positif et en le réduisant à sa seule négativité. Ainsi, négatif par essence, le méchant est un possédé dont le destin, quoi qu’il en ait, sera toujours de nuire ; il est libre pour mal faire, pour lui le pire est toujours sûr. Il ne suffit pas en effet que sa conduite ait pour les autres des conséquences néfastes ni qu’aux yeux des autres elle semble condamnable : s’il veut devenir absolu le Mal doit être un objet de détestation pour celui-là qui le commet. Si le méchant pouvait être d’accord avec lui-même, cet accord aurait les apparences du Bien et si un procédé lui paraissait tolérable, il pécherait par ignorance ou par précipitation mais non par malignité. Il faut à la fois qu’il se jette au pire et qu’il y soit entraîné par une grâce à l’envers, qu’il fonce et résiste en même temps, qu’il souhaite s’arrêter et veuille pousser plus loin encore, qu’il adhère sans réserves à son projet de nuire et qu’il l’écarte de lui comme l’effet d’une inclination abominable. Le méchant s’approuve et se déteste, il se déteste de s’approuver, il s’approuve de se détester : sa conscience est toute entière ténèbres au cœur de sa transludité. Cette hébétude secrète de la conscience, c’est l’altérité : soi et autre que soi dans l’identité absolue de soi. Être et non-Être, Absolu et Relatif, Principe et Personne, Amour-Propre et Haine de soi-même, le Mal est enfin Ordre et Désordre à la fois. Désordre par principe, puisque tous ses efforts visent à détruire l’ordre : comme dit Claudel il ne « compose pas ». Et pourtant, s’il doit être efficace, il faut du moins qu’il ait puissance de détruire, c’est-à-dire une manière d’ordre, une technique, des traditions. Il est donc désordre de tous les ordres, ordre de tous les désordres. Acide rongeur, tourmente, explosif, il est la dispersion radicale, il change l’unité la plus indissoluble en multiplicité ; mais puisqu’il met partout la Discorde, puisqu’il est le plus grand commun diviseur, il faut qu’il soit l’unité secrète et insaisissable de toute multiplicité.

          Si tel est le Mal, lieu géométrique de toutes les contradictions, il va de soi que personne ne songerait à s’y livrer sans réserves : « Nul ne fait le mal volontairement. » Bien sûr : qu’y gagnerait-on ? Le mal est gratuit ; c’est une activité de luxe qui demande des loisirs et ne rapporte rien. « Le crime ne paie pas » disent-ils. Et ils ont raison : le Mal, comme le Bien, exige d’être à lui-même sa propre récompense. Si vous volez, si vous tuez même pour vivre, vivre est un bien, vous avez ravalé la rapine et le meurtre au rang de moyen. Le Mal fatigue, il réclame une vigilance insoutenable. Schiller, hanté par la morale kantienne, s’interrogeait avec inquiétude à propos de chacun de ses actes : « Ai-je bien sondé ma conscience, un mobile intéressé ne m’a-t-il pas échappé ? ». Pareillement le méchant devrait se demander avec angoisse : « Ai-je bien fait le Mal pour le Mal ? N’ai-je pas agi par intérêt ? » L’action mauvaise d’ailleurs, fût-elle accomplie pour elle-même, devrait contenir en soi et résoudre tant de contradictions qu’elle réclamerait de l’invention, de l’inspiration et, pour tout dire, du génie. Elle s’apparenterait ainsi, comme Genet le déclare souvent, à l’œuvre d’art, mieux encore à la poésie. La conscience populaire connaît clairement que le mal est au-dessus de nos moyens : elle a inventé le mythe de l’homme qui a vendu son âme au diable. Ce futur damné n’a pas assez de force d’âmepour faire le mal pour le mal : il cherche son intérêt, son plaisir, il veut de l’or, des femmes, le pouvoir. Et c’est Satan, qui, à travers lui, poursuit la perdition des âmes, par pure et gratuite malignité. Un pasteur m’aborda, l’œil brillant, à l’issue d’une conférence où j’avais tenté d’exposer dans leur complexité les vues de quelques moralistes contemporains : « Comme il est plus facile, me dit-il, de faire son devoir. » Il faut reconnaître qu’il se corrigea presque aussitôt : « Et plus difficile aussi, ajouta-t-il. Plus difficile ! » Mais j’avais compris son premier mouvement : oui, le Bien tel qu’ils l’entendent est plus facile que le Mal. Il est facile et rassurant de « faire son devoir » : c’est affaire d’entraînement puisque tout est répétition. Qui donc, de son propre gré, quitterait le troupeau et ses préceptes confortables pour aller rejoindre cette liberté mutilée dont les tronçons sanglants se tordent dans la poussière ?

          La conclusion qui semble s’imposer, c’est qu’il n’y a pas de méchant : le seul qui fasse du mal sa constante préoccupation, c’est l’homme de Bien puisque le Mal est d’abord sa propre liberté, c’est-à-dire un ennemi sans cesse renaissant qu’il doit terrasser sans cesse. Mais n’allons pas si vite : le méchant existe, nous le rencontrons en tout lieu, à toute heure ; il existe parce que l’homme de bien l’a inventé.

Jean-Paul Sartre - Saint Genet, comédien et martyr (1952)

 

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