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Essais

Jean-Paul Sartre

Mallarmé

La lucidité et sa face d'ombre

 

 

RIEN

       N’AURA EU LIEU

                                  QUE LE LIEU

(Mallarmé : Un coup de dés)

On connaît l’extraordinaire logique négative qu’il (Mallarmé) a inventée, comment, sous sa plume, une dentelle s’abolit à n’ouvrir qu’une absence de lit pendant que le « pur vase d’aucun breuvage » (Autres poèmes et sonnets) agonise sans consentir à rien expirer qui annonce une rose invisible, ou comment une tombe ne s’encombre que « du manque seul des lourds bouquets. » (Hommages et tombeaux)

 

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui.

(Plusieurs sonnets, II)

 

donne un exemple parfait de cette annulation interne du poème. Aujourd’hui avec son futur n’est qu’une illusion, le présent se réduit au passé, un cygne se souvient alors de lui-même et, sans espoir, s’immobilise « au songe froid de mépris » : une apparence de mouvement s’évanouit, reste la surface infinie et indifférenciée du gel. L’explosion des couleurs et des formes nous révèle un symbole sensible qui nous renvoie à la tragédie humaine et celle-ci se dissout dans le Néant : voilà le mouvement interne de ces poèmes inouïs qui sont à la fois des paroles silencieuses et des objets truqués. Pour finir, dans leur disparition même ils auront évoqué les contours de quelque objet « échappant, qui fait défaut » et leur beauté même sera comme une preuve a priori que le défaut d’être est une manière d’être.

Fausse preuve : Mallarmé est trop lucide pour ne pas comprendre que nulle expérience singulière ne contredira les principes au nom desquels on l’établit. Si le hasard est au commencement, « jamais un coup de dés ne l’abolira ». « Dans un acte où le hasard est en jeu, c’est toujours le hasard qui accomplit sa propre Idée en s’affirmant ou se niant. » Dans le poème, c’est le hasard lui-même qui se nie ; la Poésie, née du hasard, et luttant contre lui, abolit le hasard en s’avolissant parce que son abolition symbolique est celle de l’homme. Mais tout cela, au fond, n’est qu’une « supercherie ». L’ironie de Mallarmé vient de ce qu’il connaît l’absolue vanité et l’entière nécessité de son œuvre et qu’il y discerne ce couple de contraires sans synthèse qui perpétuellement s’engendrent et se repoussent : le hasard qui crée la nécessité, illusion de l’homme – ce morceau de Nature devenu fou -, la nécessité créant le hasard comme ce qui la limite et la définit a contrario, la necessité niant le hasard « pied à pied » dans le vers, le hasard niant à son tour la nécessité puisque le full-employment des mots est impossible, et la nécessité abolissant à son tour le hasard par le suicide du Poème et de la Poésie. Il y a chez Mallarmé un mystificateur triste : il a crée et maintenu chez ses amis et disciples l’illusion d’un grand œuvre où soudain se résorberait le monde ; il prétendait s’y préparer. Mais il en connaissait parfaitement l’impossibilité. Il fallait simplement que sa vie même parût subordonnée à cet objet absent : l’explication orphique de la Terre (qui n’est autre que la Poésie elle-même) ; et je ne jurerais pas qu’il n’ait pas conçu sa mort comme devant éterniser ce rapport à l’orphisme comme la plus haute ambition du poète et son échec comme la tragique impossibilité de l’homme. Un poète mort à vingt-cinq ans, tué par le sentiment de son impuissance : c’est un fait divers. Un poète de cinquante-six ans qui meurt au moment où il a conquis peu à peu tous ses moyens et où il se dispose à commencer son œuvre : c’est la tragédie même de l’homme. La mort de Mallarmé est une mystification mémorable.

 

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