Essais Jean-Paul Sartre Baudelaire Les passages en italiques sont les propos empruntés à Baudelaire.
Cest cet admirable, cet immobile instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un apreçu, comme une correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au-delà et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. Cest à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique que lâme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve dun excès de jouissance, elles sont bien plus le témoignage dune mélancolie irritée, dune postulation des nerfs, dune nature exilée dans limparfait et qui voudrait semparer immédiatement sur cette terre même dun paradis révélé. Ainsi le principe de la poésie est strictement et simplement laspiration humaine vers une beauté supérieure et la manifestion de ce principe est dans un enthousiasme, un enlèvement de lâme ; enthousiasme tout à fait indépendant de la passion, qui est livresse du cur et de la vérité qui est la pâture de la raison. Car la passion est chose naturelle, trop naturelle même pour ne pas introduire un ton blessant, discordant dans le domaine de la Beauté pure ; trop familière et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Désirs, la gracieuse Mélancolie, les nobles désespoirs qui habitent les régions surnaturelles de la poésie.
Tout Baudelaire est dans ce passage : nous y retrouvons son horreur de la trop plantureuse nature, son goût de linassouvissement et des voluptés irritantes, son aspiration vers lau-delà. Mais ne nous trompons pas sur celle-ci ; on a parlé du platonisme de Baudelaire ou de sa mystique. Comme sil avait désiré se débarrasser de ses attaches charnelles pour se trouver, à la manière du Philosophe décrit dans Le Banquet, face à face avec les Idées pures ou le Beau absolu. En fait, nous ne trouvons chez lui aucune trace de cet effort propre aux Mystiques qui saccompagne dun renoncement total à la terre et dune désindividualisation. Si la nostalgie de lau-delà. linsatisfaction, le dépassement du réel apparaissent partout dans son uvre, cest toujours au sein même de cette réalité quil se lamente. Le dépassement, pour lui, sindique, sesquisse à partir des choses qui lentourent ; il faut même quelles soient là, de toute nécessité, pour quil ait le plaisir de les dépasser. Il aurait horreur de monter en plein ciel, en laissant au-dessous de lui les biens de la Terre ; ce quil lui faut, ce sont ces biens mêmes, mais pour quil les méprise, la prison terrestre, pour quil se sente perpétuellement sur le point de sen évader : en un mot linsatisfaction nest pas une aspiration véritable vers lau-delà mais une certaine manière déclairer le monde. Pour Baudelaire comme pour lépicurien, le monde compte seul, mais ils nont pas la même manière de laccommoder. Dans le texte que nous venons de citer, la Beauté supérieure est cherchée, entrevue à travers la Poésie. Et cest précisément là ce qui compte : ce mouvement qui traverse le poème comme une épée, qui en émerge vers lau-delà, mais qui alors, ayant rempli sa tâche, sévanouit dans le vide. Il sagit, au fond, dune ruse pour donner une âme aux choses. Le célèbre passage de Fusées nous la révèle en définissant le Beau : « Quelque chose dun peu vague, laissant carrière à la conjoncture. » Dailleurs la Beauté chez Baudelaire est toujours particulière. Ou plutôt, ce qui lenivre cest un certain dosage dindividuel et déternité, où léternité se laisse entrevoir derrière lindividuel. « Le beau, dit-il, est fait dun élément éternel, invariable, dont la qualité est extrêmement difficile à déterminer et dun élément relatif, circonstancié qui sera, si lon veut, tour à tour ou tout lensemble, lépoque, la mode, la morale, la passion. » Mais si lon demande avec plus de précision quelles peuvent bien être les significations que le flâneur, le mangeur de haschisch ou le poète entrevoient à travers les choses, nous sommes bien obligés de convenir quelles ne ressemblent pas aux idées platoniciennes ou aux formes aristotéliciennes. Sans doute Baudelaire a pu écrire : « Lenthousiasme qui sapplique à autre chose que les abstractions, est un signe de faiblesse et de maladie. » Mais en fait, on le voit nulle part se préoccuper de fixer, à partir dune nature particulière, les traits essentiels et abstraits qui la caractérisent. Les « essences » lui importent assez peu et la dialectique de Socrate lui est étrangère. Manifestement ce quil vise à travers telle femme qui passe, Dorothée ou la Malabaraise, ce nest pas la féminéité, cest-à-dire lensemble des caractères distinctifs de son sexe ; et il pourrait dire comme cet adversaire grec de lAcadémie : « Je vois le cheval mais non la caballéité. » Il suffit de relire Les Fleurs du Mal pour comprendre : ce que Baudelaire demande à la signification, ce nest pas de dépasser lobjet signifiant comme luniversel dépasse lexemple singulier qui le fonde, mais, comme un mode, dêtre plus léger pour aller au-delà dun être plus dense et plus lourd, comme lair séchappe de la terre poreuse et pensante, comme lâme surtout traverse le corps :
Il est de forts parfums pour qui toute matière Est poreuse. On dirait quils pénètrent le verre. Le Flacon.
Cette impression de la pénétration du solide le plus dense par une matière gazeuse, dont linconsistance fait la spiritualité, est essentielle chez lui. Ce verre baigné par lodeur, à la fois net, poli, sans mémoire et cependant hanté par une rémanence, traversé par une vapeur, cest le symbole le plus clair de la relation qui sétablit pour lui entre la chose signifiante et la signification : or il est bien visible que la chose et son sens sont tous deux singuliers. Cette diaphanéité vitreuse du sens, son caractère spectral et irrémédiable nous mettent sur la voie : le sens, cest le passé. Une chose est signifiante pour Baudelaire lorsquelle est poreuse pour un certain passé et quelle excite lesprit à la dépasser vers un souvenir. Parfums, âmes, pensers, secrets : autant de mots pour désigner le monde de la mémoire. Charles Du Bos dit avec raison : « Pour Baudelaire, il ny a de profond que le passé : cest lui qui à toute chose communique, imprime, la troisième dimension. » Ainsi, comme nous avons noté la confusion de léternel et du passé, nous pouvons noter à présent la confusion du passé et du spirituel. Comme celle de Bergson, luvre de Baudelaire pourrait sappeler Matière et Mémoire. Cest que le passé universel et non plus seulement celui de sa conscience soffre comme un mode dêtre entièrement conforme à ses souhaits. Il est, parce quil est irrémédiable et pur objet de contemplation passive ; mais en même temps, il est absent, hors datteinte, délicatement fané ; il possède cet être fantomal que Baudelaire nomme esprit et qui est le seul dont notre poète puisse saccommoder ; les méditations sur les jouissances défuntes saccompagnent de cette irritation, de cette postulation des nerfs, de cet inassouvissement qui lui sont chers. Il est loin, « déjà plus loin que lInde ou la Chine » et pourtant rien nest plus proche : cest lêtre par-delà lêtre. Cest lui le « secret » des vieilles femmes qui ont souffert, de ces hommes sombres aux « ambitions ténébreusement refoulées », de Satan enfin, le seul parmi les Anges qui ait une mémoire personnelle. Baudelaire lavoue à plusieurs reprises, lidéal de lêtre, pour lui, serait un objet existant au présent avec tous les caractères dun souvenir : Le passé, souhaite-t-il dans lArt romantique, tout en gardant le piquant du fantôme, reprendra la lumière et le mouvement de sa vie et se fera présent. (Le peintre de la vie moderne).
Et dans Les Fleurs du Mal :
Charme profond, magique, dont nous grise Dans le présent le passé restauré. (XXXVIII, II)
Ce serait, en effet, à ses yeux, lunion objective de lêtre et de lexistence que, nous lavons vu, ses poèmes tentent de réaliser. |
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